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Meurtre à la campagne (3e et dernière partie)

Suite... et fin !

Arrivé à la brigade, Pierre Fontaine est aussitôt interrogé :

Extrait de presse :
Extrait de presse : “Le Petit Dauphinois” – 26/02/1936

“Depuis le mercredi 12 février courant, à la nuit, j’étais chez Lisa (Madame Guilbot). Je suis resté chez cette femme, sans sortir, jusqu’au samedi, vers 6 heures du matin.

Le vendredi soir, 14 février en cours, vers 19h30, Alfred est venu chez Lisa ; j’ignore le motif de sa visite. Nous avons dîné ensemble. Après le repas, nous nous sommes rendus, tous les trois, sous le hangar. Alfred et Lisa pour aller chercher du bois, moi, pour donner à manger à l’âne.

Ensuite, Alfred et Lisa ont bu du café ; j’ai bu du vin blanc. Alfred a couché dans l’une des chambres du premier étage ; j’ai couché avec Lisa dans la chambre du rez-de-chaussée.

Le samedi matin, Lisa s’est levé vers 5 heures, en prévision de son voyage à La Rochelle. Je suis resté au lit où je somnolais. Tout à coup, mon attention a été attirée par le bruit d’une discussion vive entre Lisa et Alfred. Je me suis levé et entièrement vêtu, j’ai intervenu pour les inviter au calme. J’ignore les motifs de cette discussion. Tout à coup, avec un morceau de fer qu’il tenait à la main, Alfred a frappé Lisa à la tête et cette femme s’est mise à crier. Alfred a continué à frapper Lisa ; celle-ci est tombée. Et, comme elle criait toujours, Alfred m’a dit : “Donne moi la main, où je t’en fais autant.” C’est alors que j’ai pris un chiffon pour l’empêcher de crier, puis avec un couteau que j’ai pris dans le tiroir du buffet, j’ai coupé le cou de Lisa. J’ai remis le couteau dans le tiroir où je l’avais trouvé. Alfred a fouillé dans le bureau de la cuisine où il a découvert le porte-monnaies de Lisa. Il a pris 200 francs dans ce porte-monnaies et me les a donnés ; il a conservé le porte-monnaies et ce qu’il pouvait encore contenir.

J’ai fait ma toilette, brûlé mon cache-col qui était maculé de sang et, avec Alfred, nous sommes partis […]. Je me suis dirigé vers le bourg, tandis qu’Alfred partait en direction de la gare.”

Pierre FONTAINE (AD 17 - 2U3/3238)
Pierre FONTAINE (AD 17 - 2U3/3238)

Pour les gendarmes, cette déclaration est invraisemblable :

1. Fontaine est couché ; il entend le bruit d’une dispute entre Lisa et Alfred. Au lieu de se porter au secours de sa maîtresse (ce qu’il aurait dû faire spontanément), il prend le temps de s’habiller entièrement pour intervenir.

2. Fontaine est incapable d’expliquer les faits et gestes d’Alfred.

3. Après le meurtre, Fontaine prend la précaution de faire sa toilette. Alfred n’a pas pris les mêmes précautions. Pourtant, il devait être plein de sang.

4. Lorsque Alfred et Fontaine quittent la maison, Alfred se dirige vers la gare : C’est logique, l’endroit est désert. Tandis que, Fontaine part du côté du bourg de Saint-Georges, où il peut être vu. C’est imprudent de sa part.

Mais qui est ce "Alfred" ?

Après quelques recherches, nous apprenons qu’Alfred se prénomme Eugène Thomas, dit Alfred. Il vit à Saint-Jean d’Angély, dans une roulotte, au bord de la ligne de chemins de fer :

“Le 14 février 1936, j’ai passé toute la journée aux halles de Saint-Jean d’Angely […] à chiner pour vendre du poisson. Je suis rentré tard chez moi, sans bien m’en souvenir, vers 22 heures. Depuis 18 heures, j’ai passé mon temps au café Fougère, place du marché. Le 15, jour de la foire, j’ai passé la journée aux halles jusque vers 17h30 et, après je suis allée au café Fougère. Je ne puis dire à l’heure que j’en suis sorti mais, certainement après 22 heures et, je suis allée me coucher […].

Je n’ai jamais connu Fontaine, auteur de l’assassinat commis à Saint-Georges du Bois. D’après les photographies que vous me présentez, je n’ai jamais connu cet homme. J’ai vu sur les journaux qu’un certain Alfred serait complice de Fontaine. J’étais loin de me douter qu’on allait me soupçonner. Je ne demande qu’une chose, c’est d’être mis en présence de cet homme. […] Il n’y a qu’à Saint-Jean d’Angely que je suis appelé Alfred.”

Le 11 mai 1936, c’est l’interrogatoire définitif : Fontaine est à nouveau interrogé par le juge d’instruction :

“Indiquez moi ce que vous avez fait depuis votre enfance, jusqu’au jour où vous avez commis le crime qui, vous est reproché :”

“Je suis né à Saint-Jean de Liversay, arrondissement de La Rochelle, le 11 mai 1883. J’étais enfant naturel et, ma mère qui était servante, m’avait confié à ma grand-mère qui, m’a élevé et gardé avec elle jusqu’à l’âge de 12 ans. Ma mère qui s’était mariée quelques temps après ma naissance ne s’est jamais plus occupé de moi.

J’ai fréquenté assez irrégulièrement l’école communale de Saint-Jean de Liversay, mais j’ai quelque peu complété mon instruction par moi-même. A l’âge de 12 ans, j’ai été placé comme domestique de ferme chez les Jaulin à Saint-Jean de Liversay […]. Je restais en moyenne cinq à six mois dans chaque ferme. J’ai mené cette vie jusqu’à l’âge de 19 ans, époque à laquelle je me suis engagée au 3e Régiment d’Infanterie Coloniale, à Rochefort. J’ai passé huit ou dix mois dans ce régiment, puis j’ai été réformé. A ma libération, je me suis à nouveau loué dans diverses fermes.

A l’âge de 21 ans, je me suis marié […]. Aussitôt après mon mariage, j’ai commencé un commerce de marchand de poissons, je vendais ma marchandise avec une charrette à âne.

[…] Après environ trois ans […], mon commerce ne nous faisant plus vivre, je me suis rendu à Niort avec ma femme et ma fille et, je me suis placée chez un camionneur […]. Puis, ma grand-mère, m’ayant fait don d’une somme de 1500 francs, je me suis rendu à Brioux pour un nouveau commerce de poissons.

J’ai passé environ deux années à Brioux. Mon commerce était assez florissant, mais la vie avec ma femme était devenue impossible ; elle était incapable de m’aider dans mon commerce, ne faisait aucun effort pour cela et, de plus, tenait mal mon ménage.

Lassé de cette vie, […] je me suis séparé d’elle […].

C’est alors que je commençais une existence errante allant de ville en ville, vendre des marchandises (légumes, huîtres, champignons) que bien souvent je ne payais pas. Etant dans une situation pécuniaire difficile, je commandais des marchandises sous divers noms et je quittais la localité pour éviter le paiement de la traite. […] J’allais souvent à La Rochelle pour les besoins de mon commerce. C’est à cette époque que j’ai fait connaissance avec Madame Guilbot […]. J’avais eu de fréquents rapports avec elle sans cependant me mettre en ménage. Je ne l’ai plus revue depuis mon départ aux armées, en 1915 et ne devais la rencontrer qu’au mois de juin dernier (1935) à La Rochelle […].

Alors que j’habitais toujours à Fontenay le Comte, elle m’avait dit qu’elle habitait Saint-Georges du Bois et m’invitait à venir la voir. Au mois de novembre dernier (1935), me trouvant à Surgères, je me suis rendu chez elle fréquemment et j’ai fait plusieurs séjours dont l’un, d’une semaine.

C’est alors que nous avons envisagé d’associer nos existences. Je lui ai proposé soit de nous marier, soit de vivre maritalement. Elle a paru très favorable à ma proposition mais a tenu à consulter sa fille au préalable. Comme elle ne savait pas écrire, j’ai moi-même rédigé, sous sa dictée, une lettre dans ce sens, à sa fille, Madame Lesage, demeurant à Fougères. Ceci se passait vers la fin novembre 1935.

[…] Je suis revenu à La Rochelle où j’ai passé tout le mois de janvier (1936), mais au cours de ce mois, je suis venu voir Madame Guilbot, à deux ou trois reprises. C’est alors qu’elle m’a fait part de la réponse négative de sa fille. Néanmoins, elle m’avait donné à espérer que tout s’arrangerait.

C’est le mercredi 12 février 1936, dans la soirée, que je suis arrivée chez elle, avant de commettre mon crime.

[…] Le vendredi soir, 14 février, je me disposais à l’accompagner le lendemain à La Rochelle et l’avait aidée avant de dîner à préparer les caisses pour le lendemain.

Pendant le dîner, nous avons eu une première discussion, mais sans mot violent, au sujet de notre projet de mariage. Elle me laissait entendre, contrairement à ce qu’elle m’avait dit précédemment, qu’elle ne passerait pas outre le désir de sa fille. La discussion a repris plus vivement le lendemain matin, alors que nous nous levions et nous disposions à partir pour La Rochelle.

Passés ensuite dans la cuisine, la dispute est venue très forte. La rage m’a pris et je me suis précipité dans la cage de l’escalier, saisir un marteau que j’avais remarqué sur le fût de vin. […] Armé de ce marteau, j’ai foncé sur Madame Guilbot qui était en train de cirer ses souliers.

Elle s’est levée à mon approche, elle a essayé d’abord de résister mais, j’ai commencé à la frapper et, au bout quelques instants, elle est tombée à terre, après avoir crié “ne m’achève pas, je te pardonnerai”.

Je lui ai ainsi porté 17 coups sur le crâne et la figure et, comme elle criait affreusement, je lui ai tranché la gorge avec le couteau de cuisine.

J’ai alors pensé à m’enfuir mais, au préalable, j’ai pensé à faire disparaître de ma personne, toutes traces du crime. C’est ainsi, qu’après m’être regardé dans la glace, j’ai fait brûler mon cache col, tâché de sang, après m’être lavé les mains.

Je me suis emparé du sac de ma victime qui renfermait une somme de 300 francs environ et me suis enfui vers Surgères, d’où j’ai gagné Rochefort et Bordeaux.”

“Quel a été le mobile de votre crime ?”

“J’ai tué ma victime par dépit, lorsque j’ai su qu’elle ne voulait plus m’épouser.”

Extrait de presse :
Extrait de presse : “Paris soir” – 28/07/1936
Extrait de presse :
Extrait de presse : “Paris soir” – 28/07/1936
Extrait de presse :
Extrait de presse : “Le Journal” – 28/07/1936

Le verdict est tombé ! Pierre Fontaine part purger sa peine à Caen. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la maison centrale de force de Caen est évacuée en juillet 1942. Ainsi, Pierre Fontaine est transféré à Melun. Un décret du 10 juillet 1946 passera sa peine de “à perpétuité” à “20 ans”. Il bénéficiera de diverses remises de peine, décidées par décret de grâce, par le Président de la République : 6 mois en 1948, 2 ans en 1949, 5 ans en 1950, 2 ans en 1951, 1 an en 1952, 2 ans en 1953 ; soit au total 12 ans et 6 mois de remise de peine.

Après 17 ans de réclusion, nous sommes en 1953. Pierre Fontaine est alors âgé de 70 ans. Il bénéficie de la liberté conditionnelle. Il décédera 6 ans plus tard, à l’hôpital de Montfermeil.

Coralie Verdier

Coralie Verdier

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